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Homosexualité: choix existentiel inconscient

Date de publication : 10 Juin 2008



Annie Fortems, Article sur l’homophobie et l’homoparentalité, paru dans Clara Magazine, n° 96, le 12/07/2006.


Depuis 2000, le débat sur l’homoparentalité a réactivé une forte homophobie qui a glissé de la condamnation du droit à être homo au rejet de leur mariage et de leur parentalité. La violence de ce rejet est comparable aux réactions d’il y a 25 ans sur la question du droit à être homo.
En tant que psychanalyste, je reçois aussi bien des patients qui subissent l’homophobie que des patients qui expriment leur aversion des homosexuels. Il est fondamental de comprendre ce qui se joue au fond chez les homophobes, au-delà de l’influence de l’église, l’interdit judéo-chrétien, et la force de l’hétérocentrisme (représentations collectives du couple et de la famille).

L’homophobie, comme toutes les discriminations, est une des composantes psychiques de la construction de l’identité de la personne. Le « rejet de l’autre » est constitutif du développement normal de l’enfant et de l’adolescent. Mais ces rejets doivent être des étapes avant la maturation psychique et émotionnelle. Les enfants et adolescents qui auront des difficultés à élaborer ces étapes seront enclins à discriminer, c’est-à-dire à pérenniser le besoin psychologique d’être dans le rejet d’un autre pour exister.
L’homophobie a une particularité, elle discrimine la sexualité. Elle agit donc très profondément dans l’intimité de la personne, dans l’inconscient, avec ses tabous, ses non-dits, ses angoisses, et aussi ses désirs secrets. Chaque être humain est bisexuel sur un plan psychique. Même si, lors de l’accès à la génitalité, le choix de la sexualité est celui de l’hétérosexualité, la personne conservera une partie homosexuelle désexualisée,dite "latente", qui lui permettra, par exemple, de construire des liens d’amitié avec les personnes du même sexe.

Pour les victimes d’homophobie, celle-ci s’exprime sur deux modes qui résonnent en écho et s’alimentent, l’extérieur et l’intérieur.
L’homophobie extérieure, culturelle, sociale et sociétale reste très forte, même si il y a eu une grande évolution. Cette homophobie commence aux violences verbales, physiques et peut aller jusqu’au meurtre. Sur le terrain, on constate également des déracinements, des isolements, des ruptures familiales ou des personnes qui, originaire de zones rurales, se noient dans l’anonymat de la ville pour vivre leur homosexualité. Toutes ces ruptures de liens sont autant de pertes qui peuvent fragiliser la personne, elle vit les souffrances de l’exil dans son propre pays.
L’homophobie dans le monde professionnel est très forte et ses conséquences désastreuses. Certains assument leur orientation sexuelle, mais combien trouvent des stratagèmes pour se protéger qui ont un coût psychologique fort. Il est dangereux d’occulter totalement sa vie privée, ou de s’en construire une « fausse » à servir aux collègues pour ne pas être rejeté. L’humiliation, la honte, la peur, le cloisonnement, le déni de soi-même sont lourds à porter et se traduisent dans certains cas par la somatisation, une atteinte à l’estime de soi, un mal-être existentiel, allant jusqu’à la dépression.

Quand à l’homophobie intériorisée, elle est très active. Combien d’homosexuelles ne supportent le contact avec d’autres homosexuels qui représentent un miroir d’eux-mêmes. A une époque pas si lointaine, les homos avaient intériorisé comme une norme d’être insulté, agressé et ne voulaient pas porter plainte. L’homophobie intériorisée est dangereuse chez les adolescents et conduit comme on le sait à des taux de suicides énormes.

En ce qui concerne l’homoparentalité, le débat confirme la force de l’homophobie dans notre société. J’accompagnais des patient-es dans leurs projets de maternité et paternité. Ils perçoivent que la question sous-jacente et au combien centrale de ce débat n’est autre que : « les personnes homosexuelles ont-elles le droit d’être parents ? ». Cette question est une violence. En tant qu’homosexuelles, ils sont présupposés être de mauvais parents, inadéquates voire maltraitants. Certains thérapeutes ont osé affirmer que leurs enfants seront psychotiques et même, comble de l’obscénité, soumis à des perversions pédophiles.
Dans quelques années, cette question sera reconnue comme relevant du pire des obscurantismes. Souvenons-nous qu’à des époques pas si lointaines, au XVIIIème siècle, on se demandait si les femmes avaient une âme. Au XIXème, si les noirs étaient des humains ; au XXème, si les juifs appartenaient à une race inférieure. Une partie du débat sur l’homoparentalité est du même ordre, une odieuse discrimination. Que se passera-t-il si le droit d’être des parents était remis en cause pour d’autres minorités discriminées ? La justice serait saisie à juste titre.
On parle du droit des enfants et c’est une question légitime. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle s’adresse aux seuls parents homosexuels. Le droit au désir d’enfant est tout aussi important. Quel parent hétérosexuel a envie de sacrifier son désir d’enfant ? Aucun, et on connaît bien la souffrance que vivent les couples stériles.

L’univers de la psychothérapie n’est pas exempt d’homophobie. Elle a pour raison première le besoin de « pathologiser » l’homosexualité pour gagner une légitimité scientifique et thérapeutique puis la difficulté à intégrer la bisexualité psychique dans sa réflexion et sa pratique, enfin, le manque de recherches en matière de sexualité et un manque de travail sur soi des psy qui n’ont pas assez travaillé leur propre homosexualité et/ou homophobie.
Il y a également le problème du besoin social grandissant de repères et limites assurés jusque là par la morale religieuse et qui a été transféré aux « psy » pour combler la vacuité sociale. En acceptant cela, le « psy moralisateur » sort de son champ de compétences. Il y a alors confusion entre champ professionnel et champ social. Un psy qui considère toujours l’homosexualité comme pathologique est en dérapage déontologique et en faute professionnelle du point de vue de l’OMS, depuis 1994.

Je travaille avec un groupe de psychanalystes depuis près de 20 ans sur les thèmes de l’homosexualité. Il n’y a pas de raisons spécifiques à l’homosexualité. Pour nous, tout type d’orientation sexuelle est un choix existentiel inconscient, singulier à chaque personne. C’est juste la meilleure solution pour la personne de trouver son équilibre intérieur et une maturation psychique optimum. Nous poursuivrons notre lutte contre l’homophobie en introduisant dans le cursus de formation des futurs psychanalystes de notre institut, des cours obligatoires sur la diversité sexuelle.

Propos recueillis par Carine Delahaie

 

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